Bilqiss

A une semaine de la fin d’année, je voulais un livre court et léger, alors je suis allée chercher un à peu près 200 pages, « juste comme ça » pour jouer le jeu. Et fut Bilqiss ! Une lecture que j’ai rattrapée de justesse avant les douze coups de minuit du 31 décembre, alors qu’il est écrit d’une finesse et subtilité suffisantes pour être dévoré d’une traite.

Auteur de mon père est femme de ménage, adapté au cinéma en 2011, Saphia Azzeddine est digne du double mérite de 1) me réconcilier avec une plume féminine marocaine après la déception de Chanson douce et de 2) me donner un avant-goût favorable sur ses Confidences à Allah qui traine dans ma bibliothèque depuis le SIEL 2013.

Je découvre ici un roman fort, duquel je suis sortie différente, où même en parlant de la barbarie de la lapidation, la narration demeure tragique, mais sans ennui où tout part et mène au cœur de l’histoire : Bilqiss, cette femme qui appela à la prière à la place du muezzin tout en modifiant les paroles de l’appel. Femme insoumise dans un pays – que l’on ne nomme pas mais que plusieurs détails laissent penser qu’il s’agirait de l’Afghanistan- où le fait de naitre femme est un pêché, elle ignorait qu’avec cet acte fait « juste comme ça » elle allait faire parler d’elle au-delà des frontières, et qu’une jeune journaliste américaine cherchant au début un coup de pouce à sa carrière traverse les continents pour la voir.

En donnant la parole dans les 5 parties du livre à chacun de ses principaux personnages, Bilqiss l’innocente coupable ; le juge qui s’éprend d’elle tout en demeurant esclave de sa morale et la journaliste qui croit bien faire en courant à son secours, Saphia Azzeddine fait sans prise de positions de leurs têtes à têtes l’occasion d’exprimer l’opinion de chacun sur les torts de l’autre, et où on stigmatise la charité de l’une ou les croyances de l’autre.

  • -Vous arrivez ici, dans mon pays, pleine de certitudes, d’émotions falsifiées et de charité intrusive, m’imposant un combat qui n’existe pas, sans savoir si je suis coupable ou si je ne le suis pas. – Je pense juste qu’aucun être humain ne mérite d’être lapidé, peu importe ce qu’il a fait. -C’est la loi dans mon pays.

Cette œuvre publiée en 2016 a probablement fait du visage de Sharbat Gula, la fille afghane aux yeux verts le fond de toile sur lequel elle peint sa protagoniste dont un portrait fait par un photographe la dévoilant au monde comme une icône de beauté tragique au regard puissant figure sur la longue liste de ses péchés.

L’écrivaine dépeint avec excellence l’explosion comme résultat de surpression. Car cette femme n’a rien de séditieuse, pourtant sa présence, ses comportements, sa démarche, ou même ses burqas aux couleurs claires sont perçus tels des actes agitateurs condamnables. Impénitente, lors du procès, de manière rageuse et provocatrice elle fait au contraire tout pour ne pas vivre, alors que des dizaines de personnes réclament sa lapidation au plus vite. Sans avocat, elle rejette les dogmes scandaleux d’un système qui empêchent les filles d’aller aux écoles, qui brulent les livres de sciences et d’histoire, châtient au fouet les passants et interdisent même d’apporter chez soi des légumes entiers qui par leurs formes phalliques pourraient encourager à la perversion.

 

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