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Verba volant…Scriba manent… Faire parler son stylo ou son clavier, c’est s’extérioriser…

Cristallisation secrète

Si aucun livre ne m’a profondément marquée jusqu’à lors, Cristallisation Secrète est bien parti pour être LE Roman dont je me rappellerai encore et encore et que je serais même tentée de relire dans quelques années.

Cherchant au départ un livre qui me fera découvrir la littérature japonaise, j’ai trouvé mon bonheur dans le récit d’une auteure qui ne laisse rien dévoiler du quotidien nippon, à part les quelques tatamis que ferait une pièce ou ses métaphores origamiques, et dont l’atmosphère générale, la fluidité du style, le charme de la narration emballent facilement.

Yoko Ogawa tient les ficelles de son histoire d’une main habile et poétique. Les airs étranges qui enveloppent une île où tout disparait, des objets les plus anodins aux gros ferries traversant la mer, plongent dans une bulle angoissante et donnent du fil à retordre au lecteur non averti ! Les insulaires ne cherchent pas à sonder le mystère autour des disparitions, mais s’empressent de se débarrasser des objets – qui sont toujours présents, mais dont l’effet qu’ils procurent s’efface- pour oublier jusqu’à leurs formes, leurs fonctions, leurs noms et ce qu’ils représentent. Seul le lecteur essaye de comprendre comment s’opèrent ce cycle destructif et qui en serait le donneur d’ordre. Tout cet univers est empreint de fatalisme (quelle sera la prochaine disparition) et de passivité (Personne ne peut s’opposer aux disparitions).

Je sens d’emblée que l’histoire est chargée de nuances politiques, mais l’absurde est employé subtilement que je n’en devine rien. Dans la 4ème de la couverture je lis bien qu’il s’agissait d’un style kafkaïen, mais qu’est-ce que cela voudrait dire pour quelqu’un qui n’a jamais lu Kafka ?!

Faisant ma (petite) recherche, je lis dans les critiques, que ce roman paru en 1994 est une magnifique métaphore pour parler totalitarisme : Un régime totalitaire efficace qui contrôle la masse et emploie les souvenirs comme outil d’asservissement de la population.

En effet, l’administration totalitaire secrète va au-delà des dictatures classiques en ayant recours à des méthodes subtiles de servitude :

  1. Creuser chaque jour davantage de cavités chez des individus, dont l’âme devient de plus en plus légère, survivant aux vagues de disparitions de choses qui par leurs présences, odorats, formes sont susceptibles d’alimenter les mémoires.
  2. Abattre un long hiver froid qui appauvrit l’ile et fait amenuir les vivres.
  3. Avoir recours à la police secrète pour maintenir l’ordre et s’assurer de l’adhésion à une idéologie obligatoire cultivée autour d’une seule vérité : maintenir les disparitions, jusqu’à celle des corps.
  4. S’immiscer dans la sphère intime de la pensée (décryptage des gènes), contrôler l’activité des gens et surveiller les individus (à l’aide des agents traqueurs de souvenirs) : aucune place pour les citoyens suspectés (Emprisonnement, torture, élimination physique).

Que l’on y pense ou pas, les disparitions viendront. On ne peut pas y échapper. Je me demande quelle sera la prochaine. Les oreilles ? La gorge ? Les sourcils ? la jambe et les bras restants ? Ou alors la colonne vertébrale ? Si tout disparait dans l’ordre, que restera-t-il à la fin ? Non, peut-être qu’il ne restera plus rien. J’en suis sure. Je vais disparaitre en entier. P 322

La narratrice, elle-même écrivaine, appréhende le jour où les mots disparaitront et même après la perte des romans elle essaye malgré tout de s’attacher à l’écriture : si je n’écris plus mon cœur serait anéanti ! Ce devoir, vécu comme la conscience d’une obligation morale, elle le tient de son éditeur, qu’elle tente de sauver.

R, ce personnage symbolique, qui dans la liberté de son cœur, la liberté de ses mémoires auditive, olfactive, visuelle et émotionnelle, représente l’homme révolté, s’accrochant au souvenir pour la survie de l’espèce!

Faisant partie des antagonistes résignés à se trouver des cachettes pour échapper aux traqueurs des souvenirs, n’adhérant pas à l’idéologie des disparitions, en dehors de laquelle il est considéré comme un Public Enemy, R, depuis la chambre secrète, siège de la pensée et de l’émotion, constitue le lien infaillible avec le passé et est le gardien des souvenirs que tout le monde autour s’empressent d’oublier.

Il va sans dire que je recommande fortement ce livre qui triomphe largement sur mes livres 2016, par sa lecture haletante, épicée de suspens et de douceur à la fois et qui m’a appris beaucoup de choses.

Safaa White

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