Dix petits nègres

Je ne lis pas de livres d’horreur. Je ne regarde pas de films d’horreur non plus et j’ignorais complètement que c’était le livre d’Agatha Christie le plus lu de tous les romans policiers, qu’il a été adapté au cinéma comme à la télévision dans plusieurs pays (J’essaye de me rappeler le nom de la version marocaine visionnée très jeune) et j’ignorais aussi que cette histoire haletante sans pareille est celle qui a établi définitivement, en 1940, la réputation de l’écrivain.

Mais une fois la machine est lancée, impossible de l’arrêter et je ne pensais pas que lu avec ferveur d’une seule traite (tard), j’allais passer une mauvaise nuit (vérité !).

Dix personnes qui ne se connaissent pas se rendent par invitation d’une mystérieuse personne qui prend pour nom A.N. O’Nyme, pour Anonyme sur l’île du nègre. Coupés du monde par le mauvais temps, ces invités seront dès le premier soir et par le biais d’une voix, affrontés à des accusations de meurtres (mort sur la table d’une opération, négligence médicale, noyade, heurts par voiture, etc.) devant lesquels la justice reste impuissante.

Personnages soupçonneuses, traînant chacune d’elle un point noir qu’elle refuse d’avouer, deviennent à tour de rôle, suspect, détective et victime dont l’innocence est toujours prouvée… plus tard, lorsque les meurtres se succèderont au rythme d’une sinistre comptine soustractive dont les paroles ornent la chambre de chacun des dix convives, meublent le cadre de chaque assassinat et fournissent le déroulement de toute la fiction.

Le lecteur comme les personnages ressentent la même transe et le stress pour déjouer les manigances ou démasquer l’assassin machiavélique qui fait sans aucun doute partie du lot. Décor théâtral mis autant en valeur par la disparition de l’une de dix statuettes annonçant à chaque fois une mort certaine.

Aucun Poirot ou Miss Marple en vue, ce chef d’œuvre est unique : ni enquête policière, ni reconstitution des faits, mais une mixture de panique, de méfiance et de suspense s’éternisant jusqu’à la fin de l’histoire, où dix cadavres seront découverts sans savoir qui a tué qui ou comment il s’en est pris.

Le pari de la curiosité est si bien réussi que j’ai forte envie d’enchaîner non pas avec d’autres romans de la duchesse de la Mort, mais son Autobiographie pour aller à la naissance d’un tel talent d’écriture simple mais épicé d’une vive imagination structurée et à profusion lui permettant de sublimer son art criminel.

Dix petits nègres s’en furent dîner,

L’un d’eux but à s’en étrangler

N’en resta plus que neuf.

Neuf petits nègres se couchèrent à minuit,

L’un d’eux à jamais s’endormit

N’en resta plus que huit.

Huit petits nègres dans le Devon étaient allés,

L’un d’eux voulut y demeurer

N’en resta plus que sept.

Sept petits nègres fendirent du petit bois,

En deux l’un se coupa ma foi

N’en resta plus que six.

Six petits nègres rêvassaient au rucher,

Une abeille l’un d’eux a piqué

N’en resta plus que cinq.

Cinq petits nègres étaient avocats à la cour,

L’un d’eux finit en haute cour

N’en resta plus que quatre.

Quatre petits nègres se baignèrent au matin,

Poisson d’avril goba l’un

N’en resta plus que trois.

Trois petits nègres s’en allèrent au zoo,

Un ours de l’un fit la peau

N’en resta plus que deux.

Deux petits nègres se dorèrent au soleil,

L’un d’eux devint vermeil

N’en resta plus qu’un.

Un petit nègre se retrouva tout esseulé

Se pendre il s’en est allé

N’en resta plus… du tout.

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