Le Horla

Le Horla

Me voilà replongée dans l’univers nouvelliste de Guy de Maupassant dont la première découverte fut La Parure au Lycée.

Mais connaitre un écrivain lors d’un programme de lectures imposées, est-ce bien le connaitre ? Je me rappelle avoir manifesté le désir de relire tous les classiques que j’ai l’impression, actuellement, de n’avoir découvert que par le titre ; alors qu’à une époque, disséquer une œuvre littéraire était devenu notre deuxième nature.

Le Horla, révision d’autres versions précédentes dont la plus connue est Lettre d’un fou  (publiée en 1885 et signée Maufrigneuse), est, avec La Vénus d’Ille (Prospère Mérimée) et La Cafetière (Théophile Gautier), des chefs-d’œuvre du courant fantastique connaissant au cours du XIXème siècle un essor majeur.

En effet, tous les éléments y sont. Maupassant, sous la forme d’un journal nous présente son héros qui y note humeurs et malaises. Le narrateur est fiévreux, triste, souffre de troubles de sommeil, hanté par les mauvais pressentiments et prend petit à petit conscience de la présence d’un être mystérieux, invisible, imperceptible à l’œil nu, pourtant capable de tourner les pages d’un livre et boire du lait et de l’eau. Il prend quand il veut une forme matérielle et s’interpose entre lui et son reflet dans le miroir. L’irruption de ce « monstre » dans le quotidien naguère calme du châtelain, en bouleversant sa capacité de distinguer clairement le réel du rêve, le vrai du faux, le rationnel du surnaturel le met au bord de la démence.

Depuis que l’homme pense, depuis qu’il sait dire et écrire sa pensée, il se sent frôlé par un mystère impénétrable pour ses sens grossiers et imparfaits, et il tâche de suppléer, par l’effort de son intelligence, à l’impuissance de ses organes. Quand cette intelligence demeurait encore à l’état rudimentaire, cette hantise des phénomènes invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De là sont nées les croyances populaires au surnaturel, les légendes des esprits rôdeurs, des fées, des gnomes, des revenants, je dirai même la légende de Dieu, car nos conceptions de l’ouvrier-créateur, de quelque religion qu’elles nous viennent, sont bien les inventions les plus médiocres, les plus stupides, les plus inacceptables sorties du cerveau apeuré des créatures. P. 15

Suivant assidûment les découvertes scientifiques sur les psychopathologies, passionné par le fonctionnement mental de l’homme, le célèbre écrivain a produit une dizaine de contes fantastiques où la folie et la paranoïa sont les thèmes centraux.

Avec un style simple et une analyse psychologique fine, il nous invite à la frontière du tangible et de l’intangible, dans une ambiance pessimiste et angoissante. Le narrateur se pose des questions sur l’imperfection de l’être humain, sa raison d’exister et les limites de son corps, sans réelle possibilité d’y apporter des réponses.

Le peuple est un troupeau imbécile, tantôt stupidement patient et tantôt férocement révolté. On lui dit : « Amuse-toi. » Il s’amuse. On lui dit : « Va te battre avec le voisin. » Il va se battre. On lui dit : « Vote pour l’Empereur. » Il vote pour l’Empereur. Puis, on lui dit : « Vote pour la République. » Et il vote pour la République. P.14

Est-ce qu’on est réellement fou quand on est conscient de sa folie ?

Est-ce le fruit de son imagination détraquée ou son âme torturée? est ce qu’il délire ? est ce qu’il est sujet à un dédoublement de personnalité jusqu’à percevoir dans cet être son double, son autre moi ? le héros garde (ou croit-il garder) sa lucidité en tentant d’objectiver les actions du monstre, et d’en analyser les raisons. Il essaye d’être hors de sa portée mais reconnait au final l’emprise de l’être sur son mental au point de l’empêcher de fuir, pire le pousser au suicide.

Je me demande si je suis fou. En me promenant, tantôt au grand soleil, le long de la rivière, des doutes me sont venus sur ma raison, non point des doutes vagues comme j’en avais jusqu’ici, mais des doutes précis, absolus. J’ai vu des fous ; j’en ai connu qui restaient intelligents, lucides, clairvoyants même sur toutes les choses de la vie, sauf sur un point. Ils parlaient de tout avec clarté, avec souplesse, avec profondeur, et soudain leur pensée, touchant l’écueil de leur folie s’y déchirait en pièces, s’éparpillait et sombrait dans cet océan effrayant et furieux, plein de vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu’on nomme « la démence ». P.20

Le Horla pourrait presque passer pour une autobiographie. Maupassant lui-même ayant souffert de troubles et d’hallucinations, des symptômes dus à la syphilis, jusqu’à mourir à l’âge de 43 ans.  

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