Le Rocher de Tanios


Read / mercredi, janvier 15th, 2020

Ce qui est triste dans une histoire d’Amin Maalouf, c’est qu’elle finit.

L’univers romanesque de l’écrivain nous accueille si chaleureusement qu’un sentiment de perte parvient à s’insinuer en refermant le livre. Nous sommes transportés à chaque fois vers de nouveaux horizons et de curieux contextes géographiques et temporels.

Après l’Andalousie et le Maghreb de Léon l’Africain, la Perse musulmane médiévale de Samarcande, la rencontre de l’Orient et l’Occident au XVIIe dans Le Périple de Baldassare ou le liban du XXème siècle dans Les Echelles du Levant, le 5ème roman nous révèle un Orient chrétien objet de conflit ottomano-égyptien au début du 19ème siècle.

Le Rocher de Tanios est une histoire villageoise de la Montagne libanaise dont Amin Maalouf a été tout le temps nostalgique. Il lui a fallu pourtant tant d’années avant de pouvoir écrire sur son pays et avoir le sentiment de s’être libéré de quelque chose. Nostalgique à une époque de naïveté, d’ingénuité, de sagesse et de poésie (Propos recueillis en 1993), il nous présente Le Rocher comme un personnage en soi. Il est en effet témoin inlassable d’une légende, d’une superstition, d’un crime.

D’un instant à l’autre, on bascule. Vers une autre vie, vers une autre mort. Vers la gloire ou l’oubli. Qui dira jamais à la suite de quel regard, de quelle parole, de quel ricanement, un homme se découvre soudain étranger au milieu des siens? Pour que naisse en lui cette urgence de s’éloigner, ou de disparaître. Sur les pas invisibles de Tanios, que d’hommes sont partis du village depuis. Pour les mêmes raisons? Par la même impulsion, plutôt, et sous la même poussée. Ma Montagne est ainsi. Attachement au sol et aspiration au départ. Lieu de refuge, lieu de passage. Terre du lait et du miel et du sang. Ni paradis ni enfer. Purgatoire. P. 303

Le personnage dont il porte le nom, fut un enfant que tout destinait à être heureux, s’ils n’y avaient pas ces doutes planant autour de sa bâtardise.  La rumeur qu’il soit le fils du Cheikh de Kfaryabda, un tyran séducteur, pousse Tanios à nourrir des ressentiments qui l’entrainent, lui, sa famille et le village entier dans des engrenages auxquels il était impossible de s’échapper. Le meurtre d’un patriarche contraint père et fils à l’exil.

… Non, c’était impossible, c’était impensable pour lui. Cette école était tout son espoir pour l’avenir, toute sa joie, il ne vivait que pour elle. C’est l’école du pasteur qui l’avait réconcilié avec sa famille, avec le château, avec le village, avec lui-même, avec sa naissance. P. 136

Mêlant légende et histoire, Amin Maalouf se sert à sa manière de plusieurs voix, directes et indirectes pour raconter de telles aventures chargées de légendes. Mais c’est clairement lui qu’on reconnait dans le « je » réussissant à imbriquer, avec harmonie et précision les fragments de récits divers pour nous offrir un chef d’œuvre, lui valant en 1993 le Prix Goncourt.

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