Lettres de Prison, 1981-1993

Lettres de Prison, 1981-1993

J’ai lu cet ouvrage dans des conditions particulières. 2019 a été marquée par un air exceptionnel de revendication soufflant sur la planète. Hong Kong ne déroge pas à la règle. Dans un contexte chinois particulier, cette année marque le 30ème anniversaire du massacre de la place Tian’anmen et le 40ème des répressions du Mouvement du Mur de la Démocratie (1978-1979), premier mouvement ouvertement démocratique depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement communiste en 1949.

Sur le Mur de la Démocratie, les habitants collaient des dazibaos (affiches traitant d’un sujet politique ou moral, et placardées pour être lue par le public) appelant à changer de régime. Wei Jingsheng avait affiché son texte « La cinquième Modernisation ; La démocratie » en réponse aux « quatre modernisations » (agriculture, industrie, armement et recherche) prônées par le dirigeant Deng Xiaoping, pour faire de la Chine une puissance économique indépendante.

Son appel à la liberté lui a valu l’arrestation et 18 ans d’incarcération dans des prisons au sein des prisons. Mais faisant le choix du sacrifice pour la démocratie, aucune des méthodes utilisées pour le briser, persécutions, isolement, absence de soins médicaux, châtiments physiques, menaces n’ont eu d’emprise sur l’auteur des lettres de prison, les plus audacieuses qu’un prisonnier politique ait jamais écrit.

Vous pouvez détruire un mur de briques ; vous pouvez construire d’épaisses murailles pour priver les gens de leur liberté, mais vous ne pouvez pas mettre en prison la liberté de penser, ni détruire le Mur de la démocratie qui se trouve tout au fond de mon cœur, et c’est sur ce mur que je continuerai à exprimer mes idées. J’y dénoncerai vos mensonges ignobles. Je continuerai à m’adresser ouvertement au milliard de compatriotes qui vivent dans le malheur. Puisque vous me donnez du papier, je voudrais que mes paroles parviennent là où ils pourront être entendus, et qu’il en reste une trace écrite. Je suis convaincu que le jour viendra où vous ne pourrez plus les garder sous clé. P. 22. Londres et New York, 22 janvier 1998

On s’étonnerait presque de lire ses réactions, lui isolé derrière le rideau de fer, touchant les centres d’intérêt qui n’ont pas cessé de l’animer ; son acharnement de soigner dans les moindres détails ses inventions en hydraulique et électrique pour le gain en coût et en énergie, dans son éternel désir de bien faire et se rendre utile…

Wei Jingsheng ne mâchait pas ses mots quand il écrivait aux dirigeants du Parti Communiste et critiquait leurs décisions dans des tentatives optimistes pour adopter certaines mesures favorables au pays. Ses critiques au vitriol, n’ont pas épargné Deng Xiaoping, dont il dénonçait ouvertement la dictature dans un style satirique et qu’il accusait de le maintenir en prison par abus de pouvoir et pour assouvir, dit-il, une vengeance personnelle.

Sélectionnées par son ami Liu Qing (qui signe la préface), les lettres de Wei adressées à la famille, à l’administration pénitentiaire et aux dirigeants chinois, étaient d’une grande lucidité et d’une belle rhétorique.

Liu Qing, vivant en exil à New York depuis 1991 et dirigeant l’organisation Human Rights in China, dit que ses lettres révèlent la personnalité frémissante de Wei et donnent un aperçu clair de ses convictions politiques et de sa sagesse. Elles nous permettent de faire la connaissance d’un héros de la démocratie qui s’est exprimé avec audace et courage au nom de son pays et de son peuple.

Cette lecture présente une mosaïque de sentiments et de thèmes. On découvre ses réflexions personnelles sur les sujets qui lui tiennent à cœur, peinture, musique, littérature, musique et politique ; le tout refleté dans un mélange d’amertume et de lumière développé dans une parfaite éloquence.

Un livre sans précédent, dédié à tous ceux qui ont subi souffrances et sacrifices au nom des Droits de l’homme et de la démocratie en Chine. Inspirant, on en tire de vraies leçons de vie. Ce « père » de la dissidence chinoise est resté tranquillement chez lui en attendant que la police vienne le chercher pour ne pas faillir au sens du devoir ; incarcéré injustement, il ne cesse de nourrir des espoirs quant à l’avenir de son pays ; prend le débat sur la fierté nationale à cœur et continue de discuter avec les politiciens pour réviser son procès et annuler le verdict erroné qui a été prononcé contre lui.

Qui émergera au début du siècle prochain pour réhabiliter la Chine et reconstruire le pays ? La fin de ce siècle peut seulement être abandonnée à la décomposition, ce qui permettra au siècle prochain de disposer d’un terreau plus fertile au développement. Tous ces vieillards persuadés de leur omnipotence, aussi incompétents qu’ils ont la tête dure, appartiennent à une génération formée au cours de la première moitié du siècle. Cela rappelle certaines périodes de notre histoire ancienne. Il n’y a rien à faire, qu’à attendre que le poison légué par l’Histoire se soit complètement dilué et que la vie se renouvelle. Mon erreur a consisté à tenter de traiter un patient en phase terminale : au bout du compte se sera toujours l’échec. Dans un monde où règne l’ignorance, penser devient un crime. Rappelez-vous bien cela. Prenez exemple sur les sages des temps passés qui ont feint la folie et agi comme des insensés ! car celui qui n’agit pas comme un insensé aujourd’hui finira par être un salaud comme les autres. P. 174. Lettre du 20 mai 1986, à ses frères et sœurs.

Parcourant les kilomètres partout dans le monde depuis sa liberation pour exposer sa vision du système politique oppressif de la Chine, il est considéré comme héros national et reçoit en 1994 le prix de la paix Olof Palme et le Prix Robert F. Kennedy des droits de l’homme, puis en 1996 le prix Sakharov de la liberté de pensée. En 1997, il reçoit le Democracy Award de la National Endowment for Democracy.

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