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Verba volant…Scriba manent… Faire parler son stylo ou son clavier, c’est s’extérioriser…

Le Sympathisant

Ce livre est une confession. Une longue confession d’un agent communiste infiltré dans l’armée Sud Vietnamienne. Une lecture exigeante qui m’a pris des semaines. Heureusement, ça en valait la chandelle !

Faisant de la chute de Saigon en 1975 la toile de fond de son histoire, le narrateur, un homme à double visage, livre les détails de son départ avec le « général » de l’armée du Sud ainsi que plusieurs familles qui pouvaient se payer en dollars américains la fuite par voie aérienne ; leur installation au Los Angelos ; les tentatives des réfugiés à se créer sous le soleil des Etats unis un bout de leur pays perdu, jusqu’en 1980, où il y retourne dans le cadre d’une opération militaire de libération et sa prise dans un camp de rééducation.

Peut-être que « patient » est un meilleur terme qu’« invité » (les invités ont la possibilité de s’en aller, camarade commandant) […] Vous avez voyagé dans des contrées bizarres et été exposé à des idées dangereuses. Ce ne serait pas bon d’importer des idées toxiques dans un pays qui ne le connait pas. Pensez au peuple, isolé des idées étrangères depuis si longtemps. Une telle exposition pourrait engendrer une véritable catastrophe pour des esprits qui n’y sont pas prêts. Si vous regardiez la situation de notre point de vue, vous constateriez qu’il était nécessaire de vous mettre en quarantaine jusqu’à vous guérir. P. 395

Jusqu’ici, je n’avais pas lu de livre sur la guerre du Viet Nam, une guerre voulue par les américains, mais au-delà du livre de guerre ou d’espionnage, Le Sympathisant, premier roman de Viet Thanh Nguyen – lui-même faisant partie des milliers de boat people qui ont rejoint l’Amérique en cargo- est une œuvre magistrale à la fois historique, politique et psychologique qui s’est imposée dès sa sortie tel un immense succès critique et littéraire.

Ainsi donc, après nous être passé le corps au savon de la tristesse, nous nous rincions avec des flots d’espoir. Nous avions beau croire presque toutes les rumeurs qui circulaient, nous refusions presque tous de croire que notre pays était mort. P. 99

C’est une réflexion saisissante sur les moyens de représentation des opprimés, qui ont pour seul destin la guerre, ainsi que la confrontation idéologique entre les occidentaux et les orientaux ou comment gagner médiatiquement quand on perd sur le terrain, via son rôle de conseiller « de l’authenticité » sur les plateaux de tournage d’un film Hollywoodien à l’image d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola.

La plupart des américains nous regardaient avec ambivalence, sinon avec dégout, car nous étions le rappel vivant de leur défaite cuisante. Nous menacions la sacro-sainte symétrie d’une Amérique noir et blanc, dont la politique raciale du yin et du yang ne laissait place à aucune autre couleur, notamment ces petits jaunes pathétiques qui venaient piquer dans la caisse. P. 157

Dans une grande partie du roman, la question tourne autour de la condition humaine et ses ambiguïtés, à travers sa propre histoire de fils naturel d’un prêtre français et d’une bonne vietnamienne. Le puzzle de sa double identité, depuis la naissance, se constitue lentement tout au long des chapitres. « Tu n’es pas une moitié de quoi que ce soit, tu as tout en double ! » lui rappelait sa mère. Il voyait en toute chose, non une seule face, mais son double aussi, jusqu’à réussir, loin des soupçons, le défi de devenir une taupe, un agent secret au service des communistes, non sans décisions aux conséquences dramatiques !

J’avais porté mon masque pendant si longtemps, et voilà que j’avais une occasion de l’enlever, en toute sécurité. J’avais agi par instinct, mû par un sentiment qui ne m’était pas propre. Je ne pouvais pas être le seul à croire que si les autres voyaient qui j’étais vraiment, je serais compris et, qui sait, aimé. Mais que se passerait – il si j’étais mon masque et que les autres le regardent non pas avec amour, mais avec horreur, dégout et colère ? si la personnalité que je révélais était aussi détestable aux yeux des autres que le masque, sinon pire ? P. 351

Grâce à la satire, la richesse métaphorique ainsi que la maîtrise du suspense du récit, le lecteur est bien embarqué dans ce qui est réellement une exceptionnelle reconstitution historique faite par un oriental, qui a été récompensée par le Prix Pulitzer de la fiction en 2016, du Translation Prize 2018 de la French-American Foundation et du Prix Edgar du Meilleur Premier Roman 2016.

Safaa White

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